Défaillances/Insolvabilité d’entreprises – « Nous n’avons pas encore utilisé tous les moyens de prévention »
Les défaillances d’entreprises continuent de progresser au Maroc, avec une dynamique particulièrement marquée au premier semestre 2024. Dans un entretien accordé à L’Economiste, Amine Diouri, directeur produits & communication et responsable du programme Inforisk Trade, revient sur les causes structurelles de la fragilité des entreprises, au premier rang desquelles figurent les délais de paiement. Il analyse également la portée de la loi 69-21, conçue pour réduire ces délais à moyen et long terme, et livre ses projections pour l’année 2024.
Une hausse tirée par les fragilités structurelles des TPE
Interrogé sur les raisons de l’augmentation des défaillances au premier semestre 2024, Amine Diouri renvoie à une combinaison de facteurs macroéconomiques et microéconomiques. Mais un élément domine : les délais de paiement, qui pèsent de manière disproportionnée sur les TPE, lesquelles représentent 99 % des entreprises défaillantes.
Ces très petites structures subissent depuis des années des retards de paiement dépassant les 200 jours, tout en étant souvent fragiles dès leur création (faible capitalisation, organisation limitée, peu d’anticipation des premiers signaux de difficultés). Résultat : nombre d’entre elles ne passent pas par des solutions de redressement et basculent directement vers la liquidation judiciaire.
Une géographie des défaillances dominée par l’axe Casablanca–Rabat–Tanger
Les défaillances de personnes morales se concentrent fortement dans quelques grands pôles urbains. Les chiffres mettent notamment en évidence le poids de l’axe Casablanca–Rabat–Tanger, impliqué dans 43 % des défaillances.
Principales villes citées :
- Casablanca : 1 946 (25 %, +8 %)
- Rabat : 591 (8 %, +87 %)
- Tanger : 527 (7 %, +39 %)
- Marrakech : 448 (6 %, +13 %)
- Fès : 416 (5 %, +1 %)
- Meknès : 416 (5 %, +1 %)
- Agadir : 289 (4 %, +15 %)
Le Maroc dans les benchmarks internationaux : un retour « dans la moyenne »
Sur le plan international, Amine Diouri estime que le Maroc, longtemps « à contre-courant » avec une croissance des défaillances supérieure à celle de nombreux pays, semble désormais se rapprocher de la moyenne mondiale, malgré une hausse d’environ 15 %.
Il s’appuie sur une étude du réseau Dun & Bradstreet portant sur plus de 40 pays, qui souligne une progression soutenue des défaillances dans plusieurs économies. Certains marchés – notamment les États-Unis, le Canada, la Pologne et même la France – affichent des hausses annuelles proches de +40 % à +50 %.
Pourquoi ces écarts entre pays ?
Dans le benchmark, plusieurs variables sont déterminantes :
- le rôle des aides publiques accordées aux entreprises ces dernières années ;
- la remontée rapide des taux d’intérêt en Europe et aux États-Unis, marquant la fin de “l’argent gratuit” et renchérissant le coût de la dette ;
- la capacité des entreprises à s’adapter au retour de conditions de marché plus strictes.
Dans le cas marocain, les dispositifs exceptionnels liés à la période Covid se sont arrêtés tôt (dès 2021), et le pays n’a pas connu les taux quasi nuls observés dans d’autres régions. Selon Diouri, les entreprises marocaines ont ainsi dû se réadapter plus vite aux contraintes du marché.
La loi 69-21 : respect croissant, mais un « stock » hors champ
Concernant la perception de la loi sur les délais de paiement, Amine Diouri observe un respect global parmi les entreprises entrant dans le périmètre :
- entreprises de plus de 50 millions DH de chiffre d’affaires : concernées depuis 2023 ;
- entreprises entre 10 et 50 millions DH : concernées en 2024.
Le levier principal est clair : la sanction. Elle constitue, selon lui, un facteur suffisamment dissuasif pour instaurer un changement de comportement, notamment pour les factures émises depuis le 1er juillet 2023, avec une volonté accrue de respecter les échéances contractuelles.
Mais une limite majeure demeure : le problème du « stock » d’arriérés estimé à 340 milliards de dirhams au 1er juillet 2023, qui n’entre pas dans le cadre de la loi. Son apurement prendra du temps, et c’est seulement une fois ce stock résorbé que les effets positifs de la réforme pourraient devenir pleinement visibles.
Perspectives 2024 : vers 16 300 défaillances de personnes morales
Dans un environnement macroéconomique jugé relativement stable, Inforisk adopte une projection prudente : les défaillances de personnes morales pourraient atteindre environ 16 300 sociétés en 2024, soit une hausse attendue d’environ 14 % par rapport à 2023.
Propos recueillis par Badr CHAOU
Liquidations judiciaires : comment limiter la casse ?
L’un des traits marquants du paysage marocain des défaillances reste la part très élevée des liquidations judiciaires, au détriment des procédures de sauvegarde et de redressement. Le constat est sévère : dans 9 cas sur 10, une entreprise en difficulté irait directement vers la liquidation, sans activer les dispositifs de prévention disponibles.
D’où l’appel à renforcer la sensibilisation et l’anticipation : « nous n’avons pas encore utilisé tous les moyens de prévention ». L’idée : agir plus tôt, avant que l’entreprise ne bascule dans une situation irréversible.
Parmi les pistes évoquées figure l’intérêt d’organiser des campagnes de communication massives sur les mécanismes juridiques existants, et de s’inspirer d’exemples étrangers, notamment la France, où la prévention est structurée autour d’institutions, d’outils de diagnostic et d’accompagnement, et de ressources pratiques mises à disposition des dirigeants (guides, conseillers, médiation, etc.).

Source : L’Economiste – Lundi 5 Août 2024
